Dans
Les nouveaux indicateurs de prospérité : pour quoi faire ? Enseignements de six expériences nationales, publié en septembre 2014
(1),
les auteurs analysent six initiatives de mise en oeuvre, à travers le
monde, d’indicateurs autres que le PIB. Leur étude porte sur
l’Australie, le Royaume-Uni, le Pays de Galles, la Belgique, la Wallonie
et l’Allemagne. Grâce au foisonnement de travaux français que
la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi a mis en lumière, la France est devenue une référence à l’étranger.
Pourtant, si elle est parvenue à
déployer de nouveaux indicateurs à l’échelle locale, elle peine à avancer au niveau national.
L’analyse de ces six expériences, menées par des régions et des Etats
étrangers, a conduit les auteurs de l’enquête à formuler dix « leçons
pouvant instruire et alimenter les débats sur l’institutionnalisation
des nouveaux indicateurs de prospérité, notamment en France où leur
prise en compte effective reste extrêmement limitée ».
Autant de bonnes pratiques dont nous ferions bien de nous inspirer
pour mettre fin à l’hégémonie du PIB, « ce thermomètre qui rend malade »
selon l’expression du philosophe et économiste Patrick Viveret !
1 – La complémentarité au PIB
Le Produit Intérieur Brut joue un rôle pivot. Et ce, malgré toutes
les limites de cet indicateur. Ainsi, comme le rappellent les auteurs de
l’article, le PIB ne permet pas de rendre compte de la hausse des
inégalités de revenus, ou de l’évolution des patrimoines ou encore des
dommages environnementaux et sanitaires occasionnés par l’activité
économique.
Malgré tout, le PIB est puissant, et dans aucune des six expériences
analysées, les nouveaux indicateurs de prospérité ne sont venus se
substituer au PIB.
Mais les auteurs montrent aussi que les indicateurs complémentaires
sont, de facto, plus susceptibles d’être adoptés. Ils interprètent cette
tendance par la relative robustesse statistique du PIB et sa capacité
de représenter ce qui peut être partagé entre les différents acteurs
économiques d’une même société.
L’autre argument avancé est de nature méthodologique : impossible,
statistiquement, de rassembler en un seul indicateur « substitut du PIB »
toute la complexité des enjeux. L’aspect normatif est également mis en
avant : le doute subsiste quant à la capacité d’un indicateur unique à
refléter une pluralité de valeurs.
2 – Le soutien des pouvoirs publics
Pour assurer la promotion des nouveaux indicateurs de prospérité,
rien de tel que le soutien des instances exécutives et législatives au
plus haut niveau. Et peu importe la tendance politique !
Les auteurs de l’étude soulignent ainsi que si les partis écologistes
ont historiquement exprimé, au niveau politique, le besoin
d’indicateurs complémentaires au PIB, le spectre politique des porteurs
de telles initiatives s’est élargi. En témoigne la droite conservatrice
de David Cameron, initiateur au Royaume-Uni du projet
Measuring National Well-Being Program (MNWB).
A noter, cependant, que les partis politiques différent sur la nature
des indicateurs : si les critères subjectifs ont été retenus par le
premier ministre britannique, ce sont les critères objectifs déterminés
collectivement qui ont primé pour le gouvernement wallon d’alors.
3 – L’inscription dans un programme politique
Les auteurs rapportent que l’association des nouveaux indicateurs de
prospérité à un programme ou une stratégie politique renforce les
chances de leur utilisation effective. Par exemple, au Pays de Galles,
les nouveaux indicateurs de prospérité ont été développés pour évaluer
les avancées en matière de développement durable.
Mais, lorsque les indicateurs sont associés à un programme politique
particulier, se pose la question de leur pérennité. Surtout s’ils
bousculent nos représentations du monde et nos pratiques, autrement dit,
s’ils ne font pas consensus : qu’adviendra-t-il en cas d’alternance
politique ?
4 – La force de l’exécutif
Sur les six initiatives, trois émanent du gouvernement (Royaume Uni ;
Wallonie ; Pays de Galle) et deux autres du parlement (Belgique ;
Allemagne). Verdict : le pouvoir exécutif est beaucoup plus fort pour
jouer le rôle d’amorce. Par conséquent, les auteurs recommandent de
créer, en France, une commission interministérielle afin d’indiquer aux
statisticiens la voie à suivre et d’annoncer l’utilisation qui sera
faite des nouveaux indicateurs de prospérité.
Toutefois, notent-ils, si l’exécutif a effectivement un rôle de
levier dans la mise en œuvre du calcul officiel de nouveaux indicateurs
de prospérité, leur légitimité ne peut être acquise que si l’opposition
et la société civile les utilisent, notamment pour interpeller
l’exécutif. De même, leur pérennité dépend fortement du soutien des
instituts de statistiques.
5 – Le rôle stratégique des instituts de statistiques
Si les indicateurs ont une portée politique et normative
considérable, ils sont avant tout des instruments statistiques. Cet
aspect technique amène les auteurs de l’enquête à l’analyse suivante :
les instituts de statistiques sont des leviers fonctionnels
incontournables.
Le succès ou l’échec de la mise en œuvre des nouveaux indicateurs de
prospérité dépend d’eux. Pourquoi ? Premièrement parce qu’ils ont un
fort pouvoir d’initiative. Pour preuve, le cas australien.
Au début des années 2000, le statisticien en chef de l’Australian
Bureau of Statistics a amorcé à lui seul un processus d’intégration de
mesures de progrès au sein de la statistique officielle.
Deuxièmement, les statisticiens jouent un rôle important dans le
suivi des expériences initiées par d’autres. A titre d’exemple, le
gouvernement britannique bénéficie du soutien de l’Office for National
Statistics.
Par ailleurs, la recherche de nouveaux indicateurs de prospérité
octroie aux statisticiens une place de premier plan dans les débats.
Leur expertise les dote d’une crédibilité pour les choisir, sur base
d’arguments techniques.
Les plateformes d’échange, regroupant statisticiens, société civile
et élus, s’avèrent nécessaires afin d’assurer la transparence des choix
méthodologiques. Un dialogue ouvert facilite l’acceptation ultérieure
des nouveaux indicateurs de prospérité par les utilisateurs et accroît
leur légitimité.
Dans le cas de la France, les auteurs suggèrent de créer une
véritable direction de l’innovation à l’Insee chargée, notamment, de
piloter ces travaux. Et ce, dans l’objectif, d’une part, de développer
une meilleure adéquation entre les statistiques produites par les
instituts et les attentes des populations, et, d’autre part, d’intégrer
davantage les travaux des différentes directions de l’Insee.
Lire : Politiques publiques : “Le chiffre ne doit pas clore les débats, mais les ouvrir”
6 – Les tableaux de bord restreints privilégiés
Aux indicateurs à chiffre unique, les régions et Etats pionniers ont
préféré les tableaux de bord restreints. Et ce, pour une raison
d’équilibre entre facilité de communication et robustesse statistique.
Ce compromis est également défendu par la Commission Stiglitz.
Impossible, en effet, de concurrencer, médiatiquement, le “simple” PIB
avec un tableau de bord exhaustif.
En Belgique et en Allemagne, par exemple, le choix s’est porté sur un
tableau de bord dont le nombre de dimensions est le plus restreint
possible. Une limite se pose cependant : comment garantir une forme
d’égalité entre les différents indicateurs du tableau de bord ?
7 – Les trois usages des nouveaux indicateurs de prospérité
Trois types d’usages des nouveaux indicateurs de prospérité doivent être distingués.
- Un usage symbolique, lorsque l’indicateur est utilisé pour représenter le progrès d’une société.
- Un usage politique quand il est utilisé dans le jeu politique pour une évaluation de l’action des gouvernants.
- Enfin, un usage instrumental si l’indicateur participe à la mise en œuvre ou au suivi de politiques publiques précises.
Dans les six expériences analysées, les nouveaux indicateurs de
prospérité sont essentiellement utilisés de manière symbolique et, de
plus en plus, politique. Or, pour les auteurs, les trois usages doivent
être vus comme complémentaires et se renforçant mutuellement.
8 – L’importance du débat démocratique
Un processus de consultation avec la société civile accroît le
pouvoir symbolique et politique des nouveaux indicateurs de prospérité,
assoie leur légitimité et leur visibilité, tout en catalysant le débat
démocratique.
Il ressort des six expériences que la consultation et les processus
délibératifs sur les indicateurs permettent à un grand nombre de
personnes de réfléchir et de s’approprier de nouvelles questions de
société.
De plus, cela a pour effet d’augmenter la visibilité des initiatives
mises en débat, en montrant que les indicateurs ne sont pas l’apanage
des experts. D’où l’importance, selon les auteurs, de soumettre
l’élaboration et le choix d’indicateurs à un débat démocratique.
9 – L’ancrage instrumental à inventer
Le PIB est utilisé de manière, non seulement symbolique et politique,
mais aussi instrumentale, par exemple pour calculer l’impact économique
des scénarios budgétaires, bâtir des prévisions d’investissements ou
évaluer a posteriori telle politique publique.
Dans aucune des six initiatives, les nouveaux indicateurs de
prospérité ne sont, eux, encore mobilisés pour leur usage instrumental.
Concrètement, au Royaume-Uni, les indicateurs du MNWB sont utilisés pour
identifier des problèmes et développer des politiques sectorielles
(lutte contre l’obésité, transports), mais pas encore pour prévoir
l’impact de différents scénarios de politiques publiques. Cet usage
instrumental des nouveaux indicateurs de prospérité reste à inventer.
10 – De la patience !
Histoire de rassurer les promoteurs des nouveaux indicateurs de
prospérité, les auteurs soulignent que leur lente progression est à
remettre en perspective avec l’histoire du PIB. Son ancrage symbolique,
politique et instrumental ne s’est pas fait en un jour !
Et de livrer un dernier conseil : le développement de formations
pluridisciplinaires pour les statisticiens, ainsi qu’une ouverture aux
statistiques au sein des formations administratives ou des métiers de la
presse, constituent des options concrètes intéressantes pour assurer
l’essor des nouveaux indicateurs de prospérité.
Quatre ans après, bilan de la Commission Stiglitz en
interview croisée
La commission
Stiglitz au complet, en 2008, avec, au centre, Amartya Sen, Jean-Paul Fitoussi,
et Joseph Stiglitz © Lionel Bonaventure / AFP
Le 8 janvier 2008, Nicolas Sarkozy proposait la
création d’une Commission sur la mesure des performances économiques et du
progrès social, qui aboutira à la création de la Commission Stiglitz. Objectif :
« engager une réflexion sur les moyens d'échapper à une approche trop
quantitative, trop comptable de la mesure de nos performances collectives ».
Quatre ans plus tard, quel bilan en tirer ?
Mettre fin à la « dictature du PIB » par de nouveaux indicateurs de
richesse
Pour son projet, Nicolas Sarkozy fit appel à des experts prestigieux : les
deux Prix Nobel d’économie, l’Indien
Amartya Sen et l’Américain
Joseph Stiglitz, se virent confier la mission de réfléchir à de
nouveaux indicateurs de richesse afin de « ne pas rester prisonniers de la
vision restrictive du produit national brut (PNB) ».
Jean-Paul
Fitoussi, directeur de recherche à l’Observatoire français des
conjonctures économiques (OFCE), fut nommé coordinateur de
la commission.
Quatre ans plus tard, la crise, tant
financière que sociale et écologique est passée par là. Que reste-t-il de
ce rapport remis en septembre 2009 ?
Réponses dans cet entretien croisé de deux grands penseurs qui n’avaient pas
attendu la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi pour questionner la notion de
richesse et partir « à la poursuite du bonheur » :
Patrick
Viveret, philosophe, économiste, ancien conseiller à la Cour des
comptes et auteur, en 2002, de « Reconsidérer la richesse » (Editions de
l’Aube).
Et
Jean Gadrey, membre de cette commission,
professeur émérite d’économie à l’Université Lille 1 et auteur, en 2005, de «
Les nouveaux indicateurs de richesse » (avec Florence Jany-Catrice. Editions La
Découverte).
- L’absence de la société civile
- Une reconnaissance
officielle
- Un enjeu pour la démocratie
- Des indicateurs locaux
1. L’absence de la société civile
Qu’aviez-vous pensé, à l’époque, de l’initiative créant la Commission
Stiglitz ?
Patrick Viveret : Entre le moment de
mon rapport – qui faisait suite à des travaux pionniers comme
ceux de René Passet et Dominique Meda – et cette commission, trois conférences
internationales avaient été organisées sur la question des nouveaux indicateurs
de richesse. Et, bien avant, Amartya Sen (inspirateur, en 1990, de l’Indice de
développement humain) s’en était emparé.
J’ai donc été étonné : on avait déjà
assisté à une élévation de la prise de conscience et on avait entendu des
critiques contre la dictature du PIB. Même l’
OCDE
reconnaissait qu’il y avait un problème dans les indicateurs dominants qui ne
tenaient pas compte de l’écologie, de l’éducation, du sanitaire et du
social.
Cette commission s’est inscrite dans ce mouvement général et c’est en
fait Chantal Jouanno qui a incité Henri Guaino, puis Nicolas Sarkozy, à prendre
cette initiative. Elle était convaincue, sur le fond, de la nécessité de cette
réévaluation, même si, pour le Président de la République, il est clair que
d’autres considérations, sans doute plus tactiques et non exemptes de
contradictions, jouaient leur rôle. Par exemple, les thèses de Joseph Stiglitz
sont fort éloignées de la politique économique et sociale conduite par son
gouvernement.
Jean Gadrey : Nombre d’entre nous ont été surpris par cette
initiative : après son élection et jusque fin 2007, Nicolas Sarkozy s’était
montré comme le fervent partisan de la croissance, sans remettre en cause la
question des indicateurs de progrès. Finalement, il lui a été impossible
d’atteindre ses objectifs de croissance, alors il s’est dit qu’il fallait
changer de thermomètre ! Nous avons également été surpris car, en France comme à
l’étranger, beaucoup de choses avaient été réalisées. Or, il a fait comme s’il
écrivait une page blanche.
Pourquoi vos critiques portaient-elles sur la composition de cette
commission ? Qui serait alors légitime pour décider, de façon objective, ce
qu’est une société « riche » ?
Patrick Viveret : Même si l’objet de travail de cette
commission constituait un progrès, sa composition et sa méthode de travail était
discutable et en contradiction avec l’objectif affiché : c’était une commission
« en chambre » dans laquelle la société civile n’avait aucune place.
Pour
montrer que la création de nouveaux indicateurs ne pouvait être isolée d’un
débat démocratique sur les choix de société, nous avons alors créé, au lendemain
de la constitution de cette commission, le
forum pour
d’autres indicateurs de richesses (FAIR).
On ne pouvait pas accepter de
voir un tel enjeu réduit à cette logique de cénacle : une commission composée
uniquement d’économistes. Nous avons ainsi organisé des débats publics car les
indicateurs de richesse, ce n’est pas une question réductible à une approche
statistique, mais bien un enjeu démocratique majeur que la crise actuelle rend
plus important encore puisque les programmes d’austérité s’attaquent en fait à
de la richesse réelle.
Jean Gadrey : Dès le départ, cette commission a été conçue
comme étant très prestigieuse. On n’y trouve que des experts. Par ailleurs, ce
sont en majorité des Anglo-saxons et l’ensemble des débats était en langue
anglaise. Ce qui n’est pas tout à fait anodin, car la vision du bien-être et du
progrès diffère selon les cultures.
Ainsi, dans la tradition anglo-saxonne,
l’approche est plus individualiste que dans les pays latins ou du sud. De même,
il n’y avait que deux femmes.
En résumé, cette commission était dominée par
des économistes mâles et blancs. Or ces experts, tout aussi expert soient-ils,
ne détiennent pas LA vérité sur le bien-être. J’ai regretté l’absence de
pluralisme, tant culturel que disciplinaire.
Où sont les sciences de la vie ?
Où sont les sciences de la nature ? Il n’y avait pas de personnalités qui
avaient réfléchi, en amont, à cette question, comme Dominique Meda
(1) ou Patrick Viveret. La société
civile a aussi des choses très intéressantes à dire sur les indicateurs de
bien-être.
Prenez par exemple les associations, qui ont des tas de chiffres
sur le mal logement comme la Fondation abbé Pierre. Ou celles spécialisées sur
l’environnement, qui proposent de calculer l’empreinte écologique. Autant
d’acteurs qui ont une forme d’expertise.
D’où la création de
FAIR, pour
permettre aux citoyens de se mêler de ces indicateurs lors de réunions publiques
sous forme de simple café citoyen ou de débat au Conseil économique social et
environnemental. Nous mobilisons tous les acteurs de façon participative pour
favoriser ce dialogue : les statisticiens comme les syndicats, les collectivités
locales ou les associations.
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2. Une reconnaissance officielle
Quatre ans après, quel regard portez-vous ?
Patrick Viveret : Il n’est pas négligeable qu’une commission
faisant appel à plusieurs Prix Nobel, ait confirmé que le PIB est de moins en
moins satisfaisant et qu’il faut de nouveaux indicateurs. La commission Stiglitz
a ainsi permis une reconnaissance solennelle de ce problème. En soi, c’était une
bonne chose, au moins en termes de communication.
En outre, Nicolas Sarkozy
s’était engagé à porter le dossier au niveau de la communauté internationale. Ce
rapport aurait ainsi dû être sur la table du G20 et des institutions
internationales.
Malheureusement, une logique régressive est désormais en
place sur ce dossier, comme sur les dossiers écologique et social.
C’est une bonne idée de faire le point quatre ans plus tard, car cette
régression est aussi internationale : elle survient après de vraies avancées,
comme en témoignaient à l’époque, non seulement la création de cette commission,
mais aussi la prise de conscience de la lutte contre le changement climatique ou
les
Objectifs du Millénaire pour le développement. Aujourd’hui,
toutes ces réelles avancées se trouvent reléguées au second plan au prétexte de
la crise financière qui est en fait elle-même provoquée, comme la crise
écologique et sociale, par une logique de démesure. Une démesure que des
indicateurs écologiques et sociaux permettent de mettre en évidence depuis
longtemps, tout comme le rapport insoutenable entre économie spéculative et
économie réelle.
Jean Gadrey : Le principal résultat c’est que ces
économistes de haut vol se sont accordés pour dire que l’indicateur central, qui
jusque-là gouvernait les médias et la politique, était inadapté pour refléter le
progrès social et pour penser le développement durable. C’est la reconnaissance
officielle de ce que des tas de gens disaient sans écho médiatique. C’est même
une victoire.
Depuis, concrètement, d’autres indicateurs ont été proposés
dans les champs du social et de l’environnement pour compléter le PIB en
intégrant ainsi de nouvelles variables. L’Insee a, par exemple, pris en compte
certains de ces indicateurs. On observe donc une vraie inflexion. Moi, je trouve
qu’on va dans le bon sens malgré la crise.
Mais, à cause des freins
financiers, les associations se trouvent pénalisées par le manque de
subventions. Et la quête de croissance reprend de la vigueur.
En même temps, on observe une remise en cause profonde de ce modèle qui nous
a conduits à la crise. C’est normal de se sentir parfois découragé : six mois
avant la révolution tunisienne, les gens se disaient qu’ils ne verraient jamais
le bout. Heureusement, l’histoire nous réserve des surprises. Et en parallèle à
cette crise financière, on observe un réel essor de l’Economie Sociale et
Solidaire. L’espoir se trouve dans la société civile, dans le dynamisme
démocratique. Des herbes poussent ainsi dans les interstices du vieux monde
fissuré…
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3. Un enjeu pour la démocratie
En quoi ces nouveaux indicateurs de progrès sont-ils des outils pour la
démocratie ?
Patrick Viveret : Il suffit d’observer la véritable
tentative du « coup d’Etat silencieux » de ce que le secrétaire au travail de
Bill Clinton, Robert Reich, avait appelé « l’hypercapitalisme ». Que la Grèce et
l’Italie, deux démocraties, soient désormais dirigées par des acteurs des
milieux financiers est très inquiétant.
Les régimes démocratiques ont tout
intérêt à se doter de nouveaux outils pour éviter le dépôt de bilan, non
seulement financier, mais aussi écologique et social.
Quand nous sommes devant une grande bifurcation historique, il est
intéressant de se plonger dans le passé et l’on repère ainsi ce moment où nous
sommes passés dans ce que Max Weber nommait « l’économie du salut » et le «
salut par l’économie ».
Dans le premier modèle, avant l’invention du
purgatoire qui n’intervient qu’à partir du XI – XIIème siècles, la question qui
prévalait était la suivante : comment éviter la damnation éternelle dans
l’au-delà organisée de façon binaire (enfer ou paradis) ? Pour se repérer, on se
basait sur des indicateurs.
D’un côté, la colonne positive avec les bénéfices
dans le sens latin du terme, c’est-à-dire les « bienfaits ».
De l’autre, la
colonne négative, celle des pertes, composée de péchés dont il est intéressant
de noter que le plus grave n’était pas la luxure ou le meurtre mais… le prêt à
intérêt, en particulier sous la forme de l’usure. Car l’idée que l’argent puisse
créer dans le temps, était le blasphème suprême puisque c’était mettre l’argent
sur un pied d’égalité avec Dieu, seul créateur dans le temps.
N’y a-t-il pas
des leçons à tirer à l’heure où le cycle historique du « salut par l’économie »
est à l’évidence en crise ? Nous sommes aujourd’hui de nouveau confrontés à un
vrai problème de comptabilité. Nos systèmes comptables sont complètement
inadaptés à nos démocraties confrontées à des défis cruciaux : non plus le
risque de damnation éternelle, mais celui de perte de l’humanité dans son
rapport à soi-même, à autrui et à la nature.
Puisque nous sommes aujourd’hui
dans la phase de la fin du salut par l’économie, il faut réfléchir ensemble :
par quoi passe le salut de l’humanité ? Cela concerne aussi bien le respect de
la biodiversité, la lutte contre la prolifération des armes de destruction
massives, la fin de l’humiliation sociale et de la misère… Ces défis nous
incitent à penser que nous avons besoin d’autres systèmes comptables pour savoir
où sont les vraies richesses et où sont les vraies nuisances ? Et dans quelle
direction nous allons ?
Ces indicateurs nous permettraient ainsi de nous alerter sur les seuils
d’insoutenabilité et connaître la façon dont nous progressons vers un
développement humain réellement soutenable, bref de nous reposer la question des
« bienfaits » et des « méfaits », tant pour la nature que pour l’humanité. En
outre, cela permettrait d’avoir une troisième colonne, la D, à côté de la «
Bienfait » et de la « Méfait », celle qui fait « doute » ou « débat » et qui
serait essentielle : c’est là qu’il faudrait organiser en priorité de
l’intelligence démocratique en matière d’évaluation, de discernement, de
construction de désaccord. Car la démocratie n’est pas que quantitative, mais
aussi qualitative et ce dernier élément joue le rôle d’alerte de l’opinion.
Jean Gadrey : Quand on fait vraiment débattre les citoyens
en posant la question : qu’est ce qui compte le plus pour vous ? Les gens
répondent l’amour, l’amitié, la convivialité, etc. Puis on leur demande :
quelles sont les richesses fondamentales ? Restent alors la santé, un logement
et un travail décents, l’égalité homme-femme, la solidarité.
Autant de
domaines où des indicateurs objectifs peuvent être proposés.
Il y a certes plusieurs façons de mesurer la pauvreté, mais on peut se réunir
sur celle qui nous semble la plus juste. C’est une question difficile, mais
quand les gens débattent, on est très loin du sondage. Ce sont des accords et
des désaccords qui s’expriment. La démocratie délibérative est complexe.
Cependant, on y arrive !
Les indicateurs, ce n’est pas une question
technique, mais hautement politique. Les résultats de la Commission Stiglitz
auraient ainsi été différents si on avait associé les ONG qui s’occupent de
développement humain et d’environnement.
Le rapport qui a été rendu est par
exemple relativement faible sur la conception générale du développement durable
et donc sur les indicateurs correspondants.
La vision des économistes est particulière car ils surestiment les
indicateurs et transforment trop souvent en monnaie des variables qui ne s’y
prêtent pas. Comme le travail domestique, le chômage ou les dommages
environnementaux. Difficile de les traduire en monnaie.
Et comme les
économistes ne savent pas trop comment réfléchir au bien-être, ils proposent des
sondages. Et valorisent alors des indicateurs subjectifs. Les critères
financiers de convergence en Europe, tels qu’ils sont mis en avant aujourd’hui,
n’ont guère de sens pour les citoyens et, en plus, ils nous mènent à une
impasse. Si on réfléchissait, tous ensemble, à ce que serait une Europe
souhaitable, on aboutirait à une Europe qui aurait du sens. Et on se doterait de
critères de convergence sociaux et écologiques. L’Europe aurait alors une toute
autre allure.
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4. Des indicateurs locaux
Le territoire serait ainsi l’échelle idéale pour mener cette réflexion
autour du progrès ?
Patrick Viveret : Le territoire est un bon espace de
résilience qui permet d’expérimenter des alternatives afin de les transposer à
l’échelle nationale puis européenne. Avec le
conseil
général de Meurthe et Moselle, par exemple, nous menons actuellement une
réflexion sur la richesse dans le cadre de la conférence permanente des acteurs
de l’éduction populaire afin de penser un autre modèle de société.
Cette
échelle de la collectivité territoriale permet de réels débats démocratiques,
avec la participation des habitants, sur des questions telles que :
Qu’allons-nous faire « de » notre vie ? Au lieu de la traditionnelle «
Qu’allons-nous faire » dans notre vie ? Parce qu’il est possible de sortir de
notre état de sidération, de débloquer le désir. Comment ? En provoquant
l’imaginaire.
Jean Gadrey : Je citerais en exemple la conférence citoyenne
sur les nouveaux indicateurs de développement
organisée, par la région Nord Pas de Calais, pour vérifier si
ces outils faisaient sens auprès des habitants. Ou la région Pays de la Loire
qui va très loin dans la démarche participative.
Les indicateurs à l’échelle
territoriale vont jouer un rôle de plus en plus décisif, par exemple dans la
réduction des gaz à effet de serre. L’avantage de ce niveau c’est que c’est plus
facile de faire fonctionner la démocratie à cette échelle de proximité. Il y a
une pression sociale. Il existe déjà une façon très forte d’innover, grâce au
milieu associatif, comme
les
monnaies locales le prouvent.
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En conclusion, pensez-vous qu’il faut tout compter ?
Patrick Viveret : En parallèle à la bataille pour de
nouveaux indicateurs, et le droit de compter autrement, il faut en mener une
autre : celle pour le droit de ne pas tout compter ! La quantification est un
outil au service de la qualification et non l’inverse.
Jean Gadrey : Il faut compter certaines des choses qui
comptent et se refuser à compter les valeurs comme, par exemple, l’amour,
l’amitié ou la convivialité.
-
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